Nous étions enfermés à l’hôpital depuis le diagnostic de Clara. Ça faisait maintenant plus de trois semaines. Une fois le cancer identifié, nous avons pu commencer ses traitements. Le fil des événements, à partir de ce moment, est plutôt flou.  Mes souvenirs s’entremêlent et j’ai surtout des flashbacks en tête. Je vois des médecins qui auscultent Clara. J’entends ses cris. Je me revois la tenir immobile sur son lit pendant qu’une infirmière la pique. Deux fois par jour, chaque jour. Je me souviens aussi cette fois où j’ai dû apprendre à la piquer moi-même. Puis les centaines d’autres fois qui ont suivi. Et ses pleurs. Ses pleurs enragés où j’entendais toute son incompréhension et sa colère.


Ce que je me rappelle très bien, par contre, c’est mon état. Je me sentais prisonnière d’une injustice sans nom. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi, en plus d’avoir un cancer à 19 mois, ma fille avait développé l’un des pires. Pourquoi les malchances s’accumulaient sur elle. Honteusement, j’ai commencé à jalouser d’autres familles d’enfants malades. Lorsque je discutais avec une maman qui me révélait que son enfant avait une leucémie, par exemple, je me disais que c’était injuste. Que moi aussi je voulais que Clara ait un cancer avec un taux de guérison qui frôle les 95%. Que ça, j’en serais capable. Mais qu’un cancer métastatique agressif, c’était trop pour moi. Évidemment, je me sentais coupable d’avoir de telles pensées. Quel parent saint d’esprit envie le cancer d’un autre enfant? Mais c’était plus fort que moi. Je refusais le diagnostic de Clara. Je le haïssais. Et j’en voulais un autre. Je voulais pouvoir y croire moi aussi, j’étais avide d’espoir.

Désespérée, j’ai commencé à joindre des groupes Facebook qui réunissaient des gens et des familles au pris avec le même type de cancer que Clara. Je ne compte plus le nombre d’heures que j’ai passé à éplucher ces groupes à la recherche d’histoires qui finissent bien. J’en trouvais une de temps en temps et je m’y accrochais immédiatement. Découvrir leurs histoires m’apaisait. Mais chaque fois, les récits tragiques qui suivaient faisaient réapparaître l’immense boule qui avait dorénavant fait de mon ventre sa maison.

Autour de moi, les gens se sont mobilisés. Je me suis mise à recevoir beaucoup d’amour. Notre entourage nous écrivait, nous préparait à manger, nous offrait leur aide. Je sentais ma famille et mes amis ébranlés par l’ouragan qui nous ravageait. Malgré tout, je ne me suis jamais sentie aussi seule. Peu importe l’aide, l’amour, le support, je réalisais qu’au final, je serais toujours la seule et unique mère de Clara. Que c’était moi, et moi seule qui avait porté cette enfant. Que ma peine et ma souffrance m’appartenaient et que malgré l’amour que je recevais, le soir, seule dans ma chambre, c’est moi qui pleurais en silence. Que les autres, eux, dormaient. Que leur vie continuait, qu’ils avaient encore des fous rires et des projets.

Épuisée et anéantie, je me suis même surprise à essayer de croire en Dieu . Je le suppliais de venir me chercher à la place de ma fille. Même s’il ne me répondait jamais, je m’obstinais à lui demander un signe qu’il la sauverait. Je me disais que les croyants avaient un confident, un sauveur, un repère, alors que moi, j’étais seule devant le vide. Et j’avais le vertige.