Dans une série de textes, je raconterai pour la première fois les détails de notre histoire. À l’âge de 19 mois, ma fille Clara a été diagnostiquée d’un cancer agressif de stade 4.

Juillet 2017- Les vacances avaient été douces. Nous avions passé les derniers jours à Gaspé, dans ma famille. Entre la plage, l’eau salée et les soupers de fruits de mer, nous savourions, à notre insu, nos deniers moments d’insouciance. Tôt le samedi matin, nous avons repris la route vers Québec le coeur rempli de souvenirs et les poches débordantes de coquillages. Jeanne, alors âgée de 3 ans et Clara, de 19 mois, n’avaient pas bronché du trajet. En arrivant à la maison en fin de journée, Pier-Yves, mon amoureux, a changé la couche de Clara. Surprenament, il a remarqué que sa jambe droite était enflée. Le lendemain matin, comme sa jambe n’avait toujours pas retrouvé sa taille habituelle, nous avons pris la direction de l’urgence pour avoir l’esprit tranquille. De nature plutôt anxieuse, cette fois-ci, étrangement, je ne l’étais pas. J’avais confiance que nous ressortirions de l’hôpital quelques heures plus tard, rassurés. Malheureusement, la suite a été toute autre. 

L’urgentologue qui a ausculté Clara l’a rapidement envoyée passer quelques tests. Au retour, elle nous a posé une foule de questions sur les dernières semaines. Au bout du questionnaire, elle nous a dit préférer relayer le dossier à sa collègue pédiatre. C’est avec l’arrivée de cette dernière que l’innocence a tranquillement fait place à l’angoisse. J’ai soudainement remarqué des regards s’échanger entre le personnel. Instinctivement, je sentais que quelque chose clochait. Évidemment, je n’avais encore aucune idée de l’ampleur de la situation. La pédiatre a tout de suite examiné le ventre de Clara. Froidement, elle nous a dit sentir une masse. Une masse importante. En une fraction de seconde, ma gorge s’est nouée. Paniquée et sur le coup de l’émotion, je lui ai demandé ce que c’était. Elle m’a répondu que ses yeux n’étaient pas des rayons X. J’ai ravalé ma question en même temps que mes larmes. J’ai pris une grande respiration et j’ai demandé si une masse, chez un bébé de 19 mois, pouvait être bénigne. C’est alors qu’elle m’a répondu, du tac au tac, « oui, mais ça peut surtout être malin. » Et c’est là. C’est à ce moment précis, dans un cubicule blanc de l’urgence, que j’ai perdu pied. Commençait alors la plus longue et douloureuse chute de toute ma vie.

Les minutes, peut-être même les heures, qui ont suivi, ont été interminables. Je me souviens de Pier-Yves, mon éternel optimiste, qui me répétait de ne pas paniquer. Je me souviens de ma mère, qui est venue nous porter un lunch que nous n’avons finalement jamais avalé. Je repense aussi à l’infirmier, que j’ai entendu murmurer à sa collègue « nous aurions dû y penser… » En fin d’après-midi, on nous a finalement amenés faire une échographie abdominale. Clara était épuisée. Elle hurlait. Maintenant, nous savons qu’elle pleurait fort probablement de fatigue, mais surtout de douleur. Sans le savoir, son état se dégradait. À son arrivée, la radiologiste nous a dit que nous étions ses derniers patients de la journée et qu’elle prendrait tout le temps nécessaire. Dès qu’elle a fermé les lumières, Clara est tombée endormie sur la table d’examen. Épuisée. Vidée. Pendant de longues minutes, j’ai observé, la boule au ventre, la médecin examiner son petit corps. À un certain moment, j’ai remarqué qu’elle dirigeait sa sonde vers les poumons de Clara. Pour une seconde fois en moins de quelques heures, mon cœur s’est serré. Les poumons? Pourquoi les poumons? On m’avait pourtant seulement parlé d’une masse au ventre. Cette fois-ci, je n’ai posé aucune question. J’avais déjà tout compris, de toute façon. Lorsqu’elle a eu terminé, elle s’est approchée de moi. Seules les consoles médicales nous éclairaient. Doucement, elle m’a pris les mains et a plongé ses yeux noirs dans les miens. Au fond de moi, j’aurais voulu qu’elle ne parle jamais. J’aurais voulu que ce moment devienne éternité pour ne jamais l’entendre prononcer l’imprononçable. Mais les mots tant redoutés sont finalement sortis de sa bouche. « J’ai vu la masse au ventre. Elle mesure 7 cm. C’est très gros, malheureusement. C’est ce qui a causé une phlébite dans la jambe droite de Clara. » Elle a pris une grande respiration et a continué « Il faudra faire une biopsie pour déterminer la nature exacte de la masse. Mais à l’œil, je peux déjà vous confirmer que c’est malin. Clara a un cancer. » Et dans la noirceur de cette petite salle, les larmes ont roulé sur mes joues en silence. J’ai senti ses mains serrer les miennes et j’ai vu ses yeux s’embuer à son tour. Elle n’a pas parlé des poumons. C’était assez pour aujourd’hui. Nos cœurs étaient saturés.